PrisonAssis à même le sol les yeux hagards, le regard perdu, la tête entre les deux mains, Broulaye F, 33 ans de nationalité malienne attend patiemment l’heure du déjeuner. Il est environ 14 heures 40.

Comme lui, ils sont une centaine de détenus tous aussi chétifs les uns que les autres. Ils espèrent avoir un menu inhabituel grâce à la ‘‘Fraternité des Prisons’’. Cette Ong est venue leur rendre visite ce samedi 20 juillet, dans la prison d’Aboisso, ville située à 151km d’Abidjan, dans le sud-est de la Côted’Ivoire.

«C’est un enfer ici», confie N.R, la cinquantaine, condamné à 10 ans de prison pour braquage et tentative de meurtre. «J’ai fait 9 ans ici et je peux vous dire que ce n’est pas la joie. Regarder vous-même l’état des bâtiments, vous pourrez deviner comment c’est dur d’être en prison», indique-t-il.

A l’entrée de la prison, une première cour vous accueille. Elle présente un bâtiment assez bien tenu. C’est le bureau de l’administration pénitentiaire. Puis en face l’on aperçoit un couloir étroit. En le traversant une mauvaise odeur indescriptible vous pénètre dans les narines. En réalité de part et d’autres de ce couloir, il y a les cellules. Sur le flanc droit, une grande salle étroite et mal éclairée est entrouverte. A terre de nombreuses nattes sont éparpillées. Elles servent pour la couchette des incarcérés. «Elles ne nous suffisent pas et ce sont ceux qui ont plus de force qui se les approprient. Le reste dort à même le sol. Si vous avez un peu (d’argent 25 francs Cfa) ou une cigarette ou un peu de riz, vous pourriez éventuellement partager une natte juste pour nuit», raconte Gilbert T., 27 ans, mis en prison pour vol de pièces de voiture. Il en a pour 2 ans encore. En face de cette geôle «populaire», l’on peut distinguer deux salles hermétiquement fermées. On peut lire sur l’entrée de la première «Dieu est là». Une inscription faite à main levée avec du goudron. C’est la «salle blindée». C’est une pièce carré d’environ quatre mètres sur quatre. Sans lumières et sans aucune possibilité de communiquer avec l’extérieur. C’est la pièce d’ «isolement». Y sont enfermés les criminels et autres grands gangsters. «Ici, explique un garde pénitentiaire, les détenus peuvent faire plusieurs années sans mettre le nez dehors. Nous enfermons aussi dans cette cellule les détenus qui nous cassent les pieds. Et ils y restent pour une semaine voire plus».

Un peu plus loin à côté de cette salle l’on trouve une autre cellule. C’est la ‘‘chambre’’ des femmes. Une seule occupante : J.K. accusé de sorcellerie par une voyante. Elle a été incarcérée depuis quelques mois en attendant son jugement.

Le couloir formé par ces deux bâtiments conduit vers une deuxième cour. C’est l’aire de jeu et de promenade pour les prisonniers. Sur les murs de cette arrière cour, des images de Bob Marley sont dessinées à l’aide de peintures jaune-vert-rouge. Moins qu’un espace de détente, l’endroit ressemble plus à une terre abandonnée avec ça et là des touffes d’herbes que certains prisonniers tentent de déterrer pour passer le temps.

C’est à cet endroit que se fait la cuisine des détenus. Une bouillie de maïs, avec de la peau d’igname que l’on tente d’assaisonner avec du sucre ou du sel – c’est selon les humeurs du ‘‘cuisinier’’. «Il faut avouer que les conditions de vie sont très précaires. Avec une telle alimentation et vue l’endroit où ils dorment, c’est pas étonnant que ces prisonniers soient tous malades», confie Amani Z, médecin et membre de l’Ong FIP. «Nous avons pu constater que les prisonniers ne prenaient pas de bain. Cela occasionne de nombreuses maladies de la peau. Les maux que nous avons rencontrés fréquemment chez la majorité, sont la gale et autres affections cutanées. Mais il y a également des cas d’hypertension artérielle, de paludisme, d’indigestion, d’hypoglycémie ou même de VIH-Sida», ajoute Amani Z.

Pour les «pensionnaires» de la prison d’Aboisso, «ils meurent à petit feu».

Du côté de l’administration, personne ne veut se livrer à un quelconque commentaire. L’on se contente simplement de dire que la responsabilité des conditions de vie des prisonniers incombe à l’Etat. Celui-ci doit «accorder plus de moyens financiers et réhabiliter les bâtiments de cet univers carcéral», suggère un garde qui a requit l’anonymat.

A n’en point douter, la prison d’Aboisso, est un véritable enfer. Chaque prisonnier est livré à son propre sort… au sort que lui réserve son destin.

Pour JL, un autre détenu, «la prison devrait favoriser un changement positif dans le comportement prisonnier». Cependant, le spectacle qu’offre ce lieu donne à réfléchir sur la joie d’être libre.