artisan_menuisier_01Eh oui! La répartition des 100 milliards - au titre de dédommagement versés par Transfigura à l'Etat de Côte d'Ivoire - a été faite.

L’Etat de Côte d'Ivoire se sert à hauteur de 50% (en pourcentage c'est moins douloureux) de ce toxique héritage.

Et viennent les services publics et privés, puis les populations. L’objet des mes "Karo" de ce jour ce n'est pas tant la répartition – j'y reviendrais si ce n'est pas effectif –.

Mais cet argent profitera à ce qui ont été malades ou du moins qui ont été reconnus comme tel.

Jérôme Amon, menuisier de son état, "dirige" une "petite" famille (par opposition à la grande famille ou famille élargie) d'une femme et de neuf enfants dont cinq légitimes et quatre adultérins (on n'ignore jusqu'à ce jour où son passées les deux maîtresses qui se partagent les quatre autres enfants).

Jérôme est un bon débrouillard. Mais les embrouilles l'adorent également. En effet, parmi ses neuf enfants dont les ages varient entre 22 et 11 ans, il y a six filles et trois garçons. Et parmi ces six filles quatre sont mères chacune d'un enfant. Mathématiquement, cela fait euh... (4 fois 1 euh...) quatre petits fils.

A cela s'ajoutent les deux enfants que son deuxième fils, Jules, a eu avec la "laveuse d'assiette" du vendeur de Garba du quartier, et avec une pré-collecteuse d'ordures ménagères. Et le comble dans tout cela c'est que toute cette population vit sous son toit.

Un toit qui laisse ardemment à désirer.

Jérôme s'est choisi un logement de fortune à Abobo-baoulé (un quartier pauvre dans une commune réputée très pauvre). C'est une ‘‘2 chambres-salon’’, qui sert d'atelier de menuiserie le matin. Et le soir l'une des chambre sert de magasin où sont rangés les travaux accomplis de main de maître par Jérôme. Le salon sert de chambre à coucher pour tout ‘‘son’’ monde.

C'est vrai qu'il n'est pas un très grand menuisier (parce que ayant appris sur le tas,et s'étant enfuit après deux mois d'apprentissage avec l'argent de la recette d'une journée), mais Jérôme arrive à satisfaire (au moins une fois sur dix) sa clientèle qui s'est raréfiée depuis l'incendie qui a failli ravager son atelier-maison.

Jérôme ne se sens pas pauvre ; il espère tout simplement. «Le jour de mon jour n'est plus loin. Et puis, tant qu'on est pas encore mort il faut croire qu'on sera riche un jour. Demander à Docteur Vis-à-vis il vous dira pas le contraire», affirme Jérôme à tous ceux qui tentent de s'apitoyer sur son sort.

Il est un peu plus de 20 heures ce soir là. Assis sur une chaise (qu'il a lui même fabriquée pour un gérant de cabine, le sexagénaire regarde sa télévision écran blanc-noir. Une télévision sans boutons de réglage de volume ou de chaînes. Dès que vous l'allumez le volume est d'une puissance de discothèque. Pour changer de chaînes, Jérôme donne de violents coups de pied au derrière du téléviseur.

Ce soir là donc comme je vous le racontais, Jérôme suivait le journal télévisé. Ce soir là, le porte-parole de la Présidence de la République, annonçait la répartition des 100 milliards de Transfigura.

Jérôme se mit à se moquer. «Il vont se partager les sous entre eux et puis nous on va continuer à souffrir».

Sa famille, tout comme lui, a beaucoup souffert de ces tristes déchets toxiques. Tout le monde avait été malade... l'une de ses petites-filles (7 mois) était décédée, quand sa mère était dans le coma.

Ce soir là, alors que Jérôme riait tout bas de ce qu'il appelait de "la distraction des gouvernants", Gervais Coulibaly annonça que «les victimes qui ont été légèrement touchées auront 200 000 francs CFA chacunes. Pour celles qui subit des traumatismes graves elles auront 2 000 000 de francs CFA chacunes. Quand aux familles des personnes décédées elle seront indemnisées à hauteur de 100 000 000 de francs CFA chacunes».

Jérôme poussa un grand cris qui dépassa celui du volume de la télévision puis s'évanouit. Sa femme et sa suite, de même que les habitants des maisons environnantes intrigués par ce cri strident, coururent voir ce qui se passait. Jérôme était là, couché à même le sol. «Il respire encore», lança une de ces filles.

Rapidement, Jérôme est conduit dans une infirmerie privée située à quelques encablures de sa maison. (Je me passerai de vous faire la description des lieux, tant l'endroit ressemble plus à un poulailler qu'à un centre de santé).

«C'est une crise de choc», annonce l'infirmier de service, sur la blouse duquel on peut lire "Dr Yaho Bèrnarre".

Jérôme revenu à lui quelques minutes plus tard – grâce à un violent jet d'eau à la figure – ne cesse de pleurer. «Eh Dieu, eh Dieu!». Nul ne comprend ce qui lui arrive. Sa femme inquiète ne cesse de lui demander. Mais Jérôme est trop absorbé par ce qui le tourmente pour répondre. «Eh Dieu, Je suis maudit, ma femme est maudite, mes enfants et leurs enfants sont maudits, Eh Dieu!».

Alors qu'il verse d'abondantes larmes, il se souvient combien toute sa famille (sans exception) est tombée malade. Il se souvient qu'il avait décidé d'envoyer toute sa famille à l'hôpital Marie-Thérèse d'Abobo (Suite à un appel lancé à la télévision pour aller dans les centres de santé afin de recevoir gratuitement des soins).  Il se souvient combien il avait cherché tous les carnets de santé de ses enfants.

A ce stade de ces souvenirs, il pousse un grand cris : «Waaaaaaaa, je suis mort, eh Dieu, je suis maudit».

En effet, il se souvient que sa femme lui avait proposé d'aller voir une dame qui habitait le quartier, et qui pouvait les soigner. Cela éviterait qu'ils dépensent de l'argent dans le transport pour aller à l'hôpital. Ils n'auraient qu'à acheter juste quelques feuilles et quelques écorces à faire bouillir pour boire. Il se souvient qu’il avait suivi les conseils de sa femme et que sa famille avait été soignée en moins d’une semaine. Il se souvient aussi que quand la fille de son fils jules (donc sa petite-fille) est morte, il a endossé sur lui la responsabilité de faire lui-même l'enterrement afin d'éviter les tracasseries policières et administratives.

Il y pense et il pleure. Il préfère ne rien dire, il préfère ne rien faire. Juste pleurer seulement pleurer mais ces pleures devront s'arrêter un jour.