refugies_colonneLes différentes guerres qu’a connue l’Afrique ont favorisé un exode massif de personnes – fuyant les combats –, vers la Côte d’Ivoire. L’on se souvient encore des réfugiés libériens (les plus nombreux d’ailleurs) qui étaient installés dans des villes à la frontière ouest de la Côte d’Ivoire. Aujourd’hui, de plus en plus, l’on retrouve dans les villes du sud (comme Abidjan) et du centre des réfugiés pour qui la vie n’est pas forcément rose.

«Carrefour Duncan», 2 Plateaux, à la croisée de la Rue des Jardins et du Boulevard des Martyrs. Il est à peine 7 heures 30 ce vendredi 17 novembre 2006 et l’air est frais. Les véhicules vont et viennent et les embouteillages commencent à se former. Non loin de là, en face du siège du Haut commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), est assis, la tête entre les mains, un jeune homme dont le regard scrute le vide. Elsson Nkouka, il s’appelle. Derrière lui, une vaisselle mal rangée sur une étagère jouxte un foyer de feu qui répand sa fumée dans tout le quartier. Des nattes et des serviettes sont accrochées sur une corde hissée pour la circonstance. Des écriteaux sont solidement pointés sur des arbres qui servent d’abri contre le soleil. «SOS Réfugiés en détresse ! Où est passé le droit humanitaire ?», peut-on lire. Les passants ne semblent pas étonnés par ce spectacle. Il fait partie du décor habituel de ce quartier pourtant bourgeois. Sur des pagnes élimés, certaines femmes sont encore endormies, quand d’autres se font une beauté. La scène est atypique. Sous ces grands arbres, des individus ont élu domicile. Une maison sans toit, sans porte ni fenêtres. On peut entendre des dialogues dans un patois qui assurément n’est pas du terroir ivoirien. Mais qui sont ces ‘‘locataires’’ d’un autre genre ?

L’homme, après mille et une réflexions, décide de se présenter. Elsson est de nationalité congolaise. Il est arrivé en Côte d’Ivoire à la faveur de la guerre dans son pays. «J’ai quitté le Congo après la guerre qui a débuté précisément le 4 juin 1997», affirme ce titulaire d’un Brevet d’études préparatoires (BEP) en électronique. Comme lui, ils sont nombreux, de nationalités diverses  (Libériens, Congolais de Brazzaville ou Kinshasa, Rwandais, etc.), à avoir quitté leurs pays pour trouver refuge en Côte d’Ivoire, et maintenant à Abidjan. 

Une vie de misère

Riviera-Bonoumin, un quartier de riches, dit-on à Abidjan. Au milieu des duplex et des demeures luxueuses, se trouve un autre camp de réfugiés. Ceux qui se trouvent ici, reçoivent de l’aide du HCR parce qu’ayant obtenu le statut de réfugié. Seulement, dans ce camp, les conditions de vie contrastent avec la réputation du quartier qui l’abrite. En réalité, c’est une villa qui abrite une cinquantaine de réfugiés libériens, hommes, femmes, enfants, jeunes et vieux. Une maison de quatre pièces dont la cuisine, le salon et la terrasse sont utilisés comme dortoir. Les murs mal peints donnent à ce camp un aspect de maison abandonnée. C’est une maison sans électricité. «Le HCR craint que nous gaspillions le courant et qu’ils aient à payer des factures exorbitantes», explique Adam’s Dohouê, 27 ans. Dans la cour où s’amusent les enfants, une seule pompe est utilisée pour avoir de l’eau. Dans l’arrière-cour, des femmes tentent de faire la cuisine avec quelques condiments et un peu de riz. «C’est pour les femmes enceintes et pour les enfants d’abord, puis, pour les jeunes filles et les dames. Les hommes, eux, iront se débrouiller», lance Martha Dolo, mère de deux enfants. Ces réfugiés libériens reçoivent cette aide du HCR, en attendant des voies et moyens pour leur insertion ou pour leur rapatriement volontaire. Mais au fur et à mesure que le temps passe, l’aide devient moins consistante. Et ces réfugiés se retrouvent de plus en plus en difficulté.

Le calvaire des réfugiés sans statut

N’étant pris en charge ni par le HCR ni par le Gouvernement ivoirien, ils sont des milliers à flâner dans la ville d’Abidjan. Certains dorment là où la nuit les surprend et se nourrissent grâce à leurs «métiers» de mendiant. D’autres par contre, s’installent en communauté dans des lieux afin de mener des actions en vue d’être secourus.

Sans revenu et sans emploi, les ‘‘déboutés’’ qui ont choisi le site du siège du Haut commissariat aux réfugiés (HCR) subissent les pires affres d’une vie de misère. Ils dorment sur ces lieux à la belle étoile attendant qu’une âme généreuse leur donne de l’argent ou de quoi se nourrir. «Nous mangeons très rarement. Ce lieu de couchette, tout près de la poubelle, sert aussi de douche pour les femmes», ajoute, les larmes aux yeux, Alfred Mabiala, un autre habitant des lieux. Il poursuit : «Nous sommes ici, pas parce que ça nous fait plaisir. Nous voulons des conditions de vie meilleures. Car ce que nous endurons est inhumain. Et le HCR nous a abandonné. Depuis que nous sommes ici, nous remarquons que nos conditions de vie se détériorent de plus en plus». Pour eux, cette structure située à deux pas de là doit leur trouver des sites adéquats, les nourrir et assurer leur protection. Ce qui n’est pas le cas. «Depuis que nous sommes en Côte d’Ivoire, on nous refuse le statut de réfugié. Le HCR ne se soucie pas de nous et nous sommes ici en train de périr», dénonce Alfred, visiblement en colère. En plus de ces conditions de survie délétères, ces ‘‘sans abris’’ font aussi face à l’insécurité. Ils se disent être la cible de voleurs. Et sont assimilés aux gangsters qui opèrent dans le quartier ‘‘Duncan’’. «Lorsqu’il y a un braquage dans les environs, c’est vers nous que les regards se tournent. Ou alors c’est près de nous que se font les attaques. Nous ne sommes pas des voleurs ou des braqueurs. Si nous sommes ici, c’est bien parce que nous avons refusé de prendre des armes dans nos pays respectifs», se défend Elsson Nkouka.

Les actions du HCR

Mis à l’index, le HCR se dit sensible à leurs revendications.

«La plupart des réfugiés qui sont dans les camps que nous avons à Abidjan étaient installés dans des villes qui étaient aux mains de la rébellion armée en Côte d’Ivoire. Ils ont fui les zones rebelles pour trouver refuge dans des villes plus sécurisées par le biais des convois qui s’organisaient à cet effet ou clandestinement. Nous avons trouvé le moyen de les prendre en charge avec l’aide des structures privées et publiques en Côte d’Ivoire. Et nous essayons tant bien que mal de leur venir en aide. Cependant, ceux qui se trouvent devant nos installations sont des demandeurs d’asile ou des déboutés (leurs dossiers ont été refusés par l’Etat de Côte d’Ivoire), ils ne sont pas réfugiés. Car le statut de réfugié requiert un certain nombre de critères. Et ces derniers, soit ne l’ont pas encore demandé, soit ont vu leurs dossiers rejetés par le SAARA qui est la structure du gouvernement habilitée  à leur accorder ledit statut», explique Guy-Guernas Ruffin, chargé de la Protection au HCR. «Le HCR intervient pour favoriser l’amélioration des conditions de vie et la réinsertion des réfugiés et pour bénéficier de cette attention, il faut acquérir le statut. Autrement dit, il faut que l’Etat de Côte d’Ivoire vous ait reconnu comme réfugié. Cependant, lorsque nous en avons les moyens, nous faisons de notre possible pour les aider en vivres, etc.», ajoute-t-il.

Pour les responsables de cet organisme international, des dons en nature étaient quelquefois apportés aux demandeurs d’asile stationnés devant leurs locaux. Seulement, de moins en moins, le HCR a les moyens de continuer ces actions. Et pour cause, ses donateurs se font de plus en plus rare. «Pour ne pas leur donner l’impression que c’est de notre propre gré que nous avons arrêté notre assistance humanitaire à leur endroit, nous tenons des réunions hebdomadaires afin de recueillir les préoccupations des uns et des autres», confie Guy-Guernas Ruffin. «Certains ‘‘camps’’ urbains seront bientôt fermés. Vous savez que nous sommes dans une dynamique de rapatriement volontaire qui doit en principe prendre fin en juin», annonce-t-il.

A quand le retour au pays ?

Si le désir des réfugiés – et même  des demandeurs d’asile – est de pouvoir rentrer chez eux un jour, ils en sont dissuadés au regard des situations de crise qui subsistent encore dans certains pays. «J’ai fui mon pays parce que les gens me recherchaient pour me tuer. J’étais un militant opposé au président Laurent Désiré Kabila au Congo Kinshasa. Aujourd’hui tout semble officiellement calme. Mais je peux vous assurer que si j’y retourne ma vie sera en danger», craint Fabrice Oyeka, réfugié congolais, logé dans un des ‘‘camps’’ d’Abidjan. Pour d’autres, après avoir quitté leur terre depuis environ 10 ans, ils se sentiront certainement dépaysés.

Cependant, plusieurs centaines de réfugiés ont déjà été volontairement rapatriés au Liberia depuis quelques années. Seuls, sont dans l’incertitude ceux qui n’ont pas encore le statut de  réfugié et qui ne l’auront peut-être jamais.